Une femme dans le monastère de Cluny ? La place de la Vierge dans un manuscrit clunisien
Alors que toute présence féminine est proscrite à Cluny, et qu’avant la fondation du prieuré Notre-Dame de Marcigny en 1055, le monde clunisien ne se préoccupe guère du salut des femmes, les moines accordent, malgré cela, un attachement particulier à une femme, la Vierge.
Les origines de la dévotion mariale…
Dès la fondation, la Vierge occupe une place centrale, autant dans l’organisation spatiale et matérielle du monastère : chapelle construite en son honneur, place centrale dans le calendrier liturgique, conservation de ses reliques… que dans la mentalité des moines.
Dans l’un de ses sermons, l’abbé Odilon associe la virginité du moine à celle de la Vierge : elle devient le modèle à suivre pour accéder à la Jérusalem céleste (1). En s’identifiant ainsi à la Vierge, les moines clunisiens se présentent comme des êtres à mi-chemin entre les hommes et les anges, incarnant à leur tour des modèles à imiter.

Mère du Christ, mère de l’Église : la figure de la Vierge dans un lectionnaire clunisien
La figure de la Vierge apparaît dans un somptueux lectionnaire (2) réalisé sous l’abbatiat d’Hugues de Semur, successeur d’Odilon. Une image en particulier retient l’attention, celle de l’Ascension (3).
Porté par deux anges, le Christ apparaît dans une mandorle étoilée, s’élevant au dessus du collège apostolique (4) réuni autour de la Vierge.
Vêtue d’un manteau bleu étoilé, elle est mise en scène dans un espace clos, une arcade violine ornée d’une succession de motifs quadrilobés, qui s’apparentent aux motifs des vitraux ornant les églises.

Cette miniature, investie d’un sens allégorique, suggère que la Vierge Marie s’inscrit dans l’espace céleste, tout en restant parmi les hommes.
Dans un axe vertical, elle s’élève vers le ciel les mains tendues - ses pieds ne touchent pas le sol - faisant ainsi la jonction entre l’ici-bas et l’au-delà.
Par cette mise en scène, elle devient donc l’allégorie de l’Église, véritable médiatrice entre Dieu et les hommes, rôle que revendique pleinement l’Église clunisienne.
Cette image reflète la profonde dévotion des clunisiens envers la Vierge, perçue comme le modèle par excellence, non seulement pour les moines, mais pour toute l’Église.
Il est ainsi remarquable de constater que cette communauté d’hommes façonne son existence à l’image d’une femme.
Les hypothèses développées dans la notice sont issues des recherches personnelles de son auteur dans le cadre du séminaire Histoire du genre, genre de l'histoire de l'Université Rennes 2 (4 et 5 juin 2025)
Laura Attardo
Chargée de mission scientifique - Clunypedia
Fédération Européenne des Sites Clunisiens
Doctorante à l'Université Paul-Valéry de Montpellier
Les moines de Cluny et l’image : un discours ecclésiologique à travers les manuscrits enluminés clunisiens (Xe-XIIIe siècle)
clunypedia@sitesclunisiens.org
Notes
(1) Il s’agit du sermon sur l’Assomption de la Vierge : ODILON DE CLUNY, Sermo XII. De Assumptione dei genitricis Mariae, MIGNE J. -P. (éd.), PL 142, col. 1023B-1028D, col. 1028B : « Dans ce même discours, les vierges femmes peuvent apprendre – et non seulement les vierges femmes, mais aussi les vierges hommes – comment ils doivent combattre pour la Vierge des vierges, avec virginité et vaillance » [trad. de L. Attardo].
(2) Un lectionnaire est un « livre liturgique contenant les lectures faites à l’office ». L’office désignant la « cérémonie que l’on accomplit pour le service de Dieu, de l’Église » [Dict. Académie Fr.].
(3) Relaté dans le Livre des Actes (Actes 1, 9 12), l’épisode de l’Ascension représente la dernière apparition du Christ aux apôtres qui, après leur avoir annoncé la venue de l’Esprit Saint, monte aux cieux et disparaît. Fêté le 29 mai selon le calendrier liturgique chrétien.
(4) Le collège apostolique est formé par les douze apôtres.
Illustrations
Fig. 1 : Ascension du Christ. Paris, Musée de Cluny, CL 23757 (fragment du Lectionnaire de Cluny (Paris, BnF, NAL 2246, f. 64v, XIIe siècle).
Fig. 3 : La Vierge Marie (gauche) ; Vitrail étoilé du martyre de saint Pierre (droite). Poitiers, Notre-Dame de Poitiers (XIIe siècle).
Bibliographie indicative
IOGNA-PRAT D., « Entre anges et hommes: les moines “doctrinaires” de l’an Mil », in La France de l’an Mil, 1990, p. 245 263.
CAMES G., « Recherches sur l'enluminure romane de Cluny : Le lectionnaire Paris B. N. Nouv. acq. lat. 2246 », Cahiers de civilisation médiévale, 7-26, 1964, p. 145-159 [en ligne : https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1964_num_7_26_1304].
HILDEBRANDT M., « Cluny et les femmes », in STRATFORD N., Cluny, 910 - 2010 : onze siècles de rayonnement, Paris, 2010, p. 32-41.
IOGNA PRAT D., PALAZZO E., RUSSO D. (dir.), Marie : le culte de la Vierge dans la société médiévale, Paris, 1996.