Saint-Pierre de Moissac, l’éclat clunisien du Sud-Ouest de la France

Déjà forte d’un passé glorieux, Moissac intègre, dès 1048, l’Église clunisienne. C’est le début d’une période de rayonnement remarquable, notamment sous l’abbatiat d’Ansquitil (1085-1115), perceptible à travers un patrimoine iconographique exceptionnellement bien conservé : manuscrits enluminés, cloître et portail romans classés au Patrimoine mondial de l’Unesco, peintures murales…

Les manuscrits enluminés

À partir de la fin du XIe siècle, le scriptorium de Moissac connaît une période d’effervescence : de nombreux manuscrits enluminés, d’une qualité remarquable, y sont produits.

La décoration de ces derniers témoigne de l’influence du style aquitain développé dans le scriptorium de Saint-Martial de Limoges et qui se caractérise par :

Évangéliste Matthieu ; Lettre ornée ; Christ trônant

Le cloître et ses 76 chapiteaux, chefs-d’œuvre de l’art roman

Vue d’ensemble du cloître de l’abbaye de Moissac ; Pilier de Durand, premier abbé clunisien de Moissac

En 1100, le chantier du nouveau cloître, lancé à l’initiative d’Ansquitil, est achevé. Mesurant 31 mètres sur 27, il compte 76 chapiteaux sculptés dont 46 figurés et forme le plus ancien cloître historié conservé !

Du péché originel aux prophètes et de la vie du Christ à la prise de Jérusalem par les croisés, les épisodes représentés sur ces derniers ne suivent pas l’ordre chronologique traditionnel.

En effet, leur positionnement révèle une organisation précise, spécialement pensée par les moines de Moissac pour répondre à un but précis : retranscrire dans la pierre un commentaire des Écritures.

Sacrifice d’Abraham

Observons par exemple le chapiteau n° 1, illustrant le sacrifice d’Isaac (épisode de l’Ancien Testament) : sur la gauche, Abraham est représenté la main tendue prêt à immoler son fils. À droite, un ange est venu l’interrompre : il n’apporte pas un bélier, comme le voudrait le texte biblique, mais un agneau de substitution, tout en protégeant l’enfant sous son aile.

Ce détail, nullement mentionné dans le passage de la Genèse, est porteur de sens : l’agneau est le symbole du Christ. Ce choix souligne le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament : l’histoire d’Abraham devient une annonce du sacrifice du Christ, venu offrir sa vie pour le salut des hommes.

La tour porche et le portail sud : porte d’entrée vers la Jérusalem céleste

Porche de l’abbaye de Moissac

Faisant partie d’un programme de construction probablement initié par Ansquitil, la tour porche et le portail de Moissac sont construits à l’extrémité occidentale de l’église au début du XIIe siècle.

La tour forme un espace quadrangulaire : l’intérieur présente un plan carré entouré de deux espaces rectangulaires voûtés. Chacun des côtés est orné de trois fenêtres ouvertes.

Comme pour le chapiteau d’Abraham, cette structure doit être lue à la lumière des Écritures. En effet, selon Q. Cazes, elle pourrait reconstituer la Jérusalem céleste décrite dans le Livre de l’Apocalypse… (1).

L’iconographie du tympan, inspirée elle aussi de l’Apocalypse selon saint Jean, représente un Christ en majesté accompagné des quatre symboles des évangélistes (2), de deux anges séraphins et des 24 vieillards.

Christ de l’Apocalypse ; Prophète Jérémie ; Deux hommes surmontés de diable

Sur le trumeau et les piédroits, les figures des prophètes Jérémie, Isaïe, des saints Pierre et Paul sont remarquablement sculptés tandis que les parois intérieures mettent en scène les épisodes de l’enfance du Christ (à droite) et celui de Lazare et le riche (à gauche).

Plusieurs scènes évoquent enfin les supplices de l’enfer : deux personnages (un roi et un évêque) probablement coupables de simonie et de corruption sont par exemple attaqués par deux diables assis sur leur épaule. Ici, les moines clunisiens de Moissac mettent en garde le passant du châtiment réservé à celui qui faute…

Enfin, et surtout, cet ensemble architectural invite les chrétiens à se diriger au cœur de l’abbatiale, véritable porte d’entrée de la Jérusalem céleste.

Glossaire d’un portail

Les peintures murales…

Vue d’ensemble des peintures murales conservées sur le mur occidental et sur la voûte

La voûte de la chapelle inférieure du logis abbatial porte enfin le témoignage de peintures murales datées de la fin du XIIe siècle. Bien que fragmentaires, elles sont réhaussées de riches couleurs qui permettent d’identifier deux grands thèmes iconographiques : un imposant arbre de Jessé à gauche (3) et un Christ en gloire à droite.

Laura Attardo
Chargée de mission scientifique - Clunypedia
Fédération Européenne des Sites Clunisiens
Doctorante à l'Université Paul-Valéry de Montpellier
Les moines de Cluny et l’image : un discours ecclésiologique à travers les manuscrits enluminés clunisiens (Xe-XIIIe siècle)
clunypedia@sitesclunisiens.org

Notes
(1) Selon Q. Caze, la tour porche tend à reconstituer la Jérusalem céleste décrite dans l’Apocalypse selon saint Jean… (CAZES Q., Le cloître et le portail de Moissac…).
(2) Symbole des évangélistes : l’ange pour Matthieu, l’aigle pour Jean, le taureau pour Luc et le lion pour Marc.
(3) L’arbre de Jessé est un motif qui se développe dans la première moitié du XIIe siècle et qui reconstitue la généalogie du Christ à partir de Jessé, père du roi David.

Illustrations
Fig. 1 : Évangéliste Matthieu (gauche). Paris, BnF, Latin 254 (Novum Testamentum), f. 10r, fin XIIe siècle ; Lettre ornée (centre). Paris, BnF, Latin 1708, f. 12r, XIIe siècle ; Christ trônant (droite). Paris, BnF, Latin 3783 (2) (Homiliarium Moissiacense), f. 182v, milieu du XIe siècle.
Fig. 2 : Vue d’ensemble du cloître de l’abbaye de Moissac (à gauche), © CC BY-SA 4.0 ; Pilier de Durand, premier abbé clunisien de Moissac (à droite), © CC BY-SA 4.0.
Fig. 3 : Sacrifice d’Abraham, cloître de Moissac, chapiteau n° 1, face sud, vers 1100. © Bernadette PLAS et Alain DELIQUET.
Fig. 4 : Porche de l’abbaye de Moissac. © CC BY-SA 4.0 ; Gravure du porche de l’église, vers 1830. © CAILLEUX (de) A., NODIER C., TAYLOR I., Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France. Languedoc, vol. 2, 1834.
Fig. 5 : Christ de l’Apocalypse (gauche). Tympan du portail sud de l'abbatiale Saint-Pierre de Moissac. © Jean Pierre Bazard - CC BY SA 3.0 ; Prophète Jérémie (centre). Trumeau du portail de Moissac ; Deux hommes surmontés de diable (droite). © La France Médiévale.
Fig. 6 : Glossaire d’un portail. © Bourgogne romane.
Fig. 7 : Vue d’ensemble des peintures murales conservées sur le mur occidental et sur la voûte. Moissac, chapelle inférieure de l’ancien logis abbatial. © Carlyne Henocq.

Bibliographie indicative
CAZES Q. et FRAÏSSE C., Le cloître et le portail de Moissac : chefs-d'œuvre de l'art roman, Bordeaux, 2023.
FRAÏSSE C., L'enluminure à Moissac aux XIe et XIIe siècles, Auch, 1992.
FRAÏSSE C., « L’abbaye Saint-Pierre de Moissac », in MAGNANI É., Dossiers d’Archéologie, 275 (2002), p. 58-61.
HAYE (de la) R., Apogée de Moissac. L'abbaye clunisienne Saint-Pierre de Moissac à l'époque de la construction de son cloître et de son grand portail, Maastricht ; Moissac, 1995 : https://www.academia.edu/103446867/Apogée_de_Moissac_Labbaye_clunisienne_Saint_Pierre_de_Moissac_à_lépoque_de_la_construction_de_son_cloître_et_de_son_grand_portail?nav_from=3f7f8c16-13e2-495f-954c-0573fd53a4c5.
HAYE (de la) R., « Le chapiteau aux alphabets du cloître de Moissac » in Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Tarn-et-Garonne (2023) : https://www.academia.edu/126566066/Le_chapiteau_aux_alphabets_du_cloître_de_Moissac
HENOCK C., « Les ornements des peintures murales de la chapelle du logis abbatial de Moissac (Tarn et-Garonne) », in Patrimoines du Sud, 18 (2023), journals.openedition.org/pds/13483