Le pilier de Barthelemy et de Matthieu

plaque de pilier du cloître de Moissac

Le pilier sud-ouest, comme les autres piliers d’angle du cloître, est enveloppé sur trois côtés par une cuve de sarcophage de marbre remployée.

Apôtre Matthieu

Sur la face sud a été installé l’apôtre Matthieu. D’une taille légèrement au-dessus de « grandeur nature », sculpté en très faible relief, cet apôtre est comme tous les autres installé sous un arc qui porte son nom : S(AN)C(TU)S M(ATEU)S. De l’index de sa main droite il semble pointer le chapiteau de la décollation de Jean Baptiste. De sa main gauche, recouverte d’un pan de son vêtement, il présente un livre portant les initiales du début de son évangile LIBER G IHU XPI E(au lieu de F) ILI D FILI A A G I I, c'est-à-dire « Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham, Abraham engendra Isaac, Isaac (sous-entendu : engendra Jacob) ».

Apôtre Barthélémy

Barthélemy est barbu mais sa présentation générale est identique à celle de Matthieu. Il ne porte évidemment pas de livre, n’étant pas évangéliste, mais de sa main gauche il semble soutenir une pièce de sa toge. Il est nommé : S(ANC)TU)S BARThOLOM(EU)S APOSTOLUS.

Les apôtres, l’abbé de Moissac d’abord identifié comme évêque (de Toulouse) Durand et la « signature » de l’abbé commenditaire du cloître : Ansquitil forment, sur les piliers, la chaîne des  auctoritates  (autorités qui cautionnent la validité du discours sur la Bible). Il s’agit en effet de ceux (apôtres qui ont entendu Jésus de vive voix, évêque légitime héritier des apôtres et son successeur) qui peuvent légitimement révéler à tous ce qu’il faut comprendre du message divin contenu dans l’Ecriture sainte, dont les différents aspects sont portés par les chapiteaux. Ainsi est respectée la « Règle de Vérité » exégétique de l’ensemble du cloître, par la « Tradition des apôtres ».

Barthelemy :
chapiteau de Moissac
Matthieu :
chapiteau de Moissac

Chapiteau de la décollation de Jean Baptiste

Trois Evangiles rapportent l’épisode dramatique de la décapitation (on dit « décollation ») de Jean Baptiste. Celui de Luc, de Matthieu et surtout celui de Marc (6, 17-29). Jean-Baptiste, considéré comme le dernier des prophètes, reproche au roi Hérode sa mauvaise alliance avec la femme de son frère, Hérodiade. Salomé, fille d’Hérodiade, danse et séduit son beau-père qui lui offre le cadeau que sa mère réclamait pour prix des reproches de Jean-Baptiste : la tête de celui-ci.

chapiteau de Moissac

Sur la face nord de la corbeille de ce chapiteau engagé au pilier (donc ne comptant que trois faces à sculpter) Jean Baptiste est tiré par les cheveux hors de sa prison. Ses mains sont ligotées par une grosse corde.

Hérode et Hérodiade, côte à côte sur la large face est, sont à la table du banquet. Salomé danse à leur côté, une main sur la hanche, cheveux défaits. Au centre de la table est posée la tête tranchée de Jean Baptiste d’où s’écoulent trois filets de sang ; Hérodiade trempe un doigt dans ce sang. Hérode quant à lui désigne le personnage accroupi présent sur la face sud.

Face sud, un personnage au bout de la table est accroupi, comme replié sur lui-même et, à son tour, il pointe son doigt vers le roi Hérode de la face est. Son voisin immédiat soulève très haut un pan de son manteau comme pour protéger le premier. Qui sont les deux hommes de la face sud ?

Il convient de se souvenir que, suivant les Evangiles (Marc 6, 20), Hérode  écoutait Jean avec plaisir et « le protégeait » avant le banquet fatal. Les doigts pointés entre Hérode et le personnage accroupi signalent (comme ailleurs dans le cloître) un échange de propos. Par ailleurs Jean Baptiste a dit à propos de Jésus : « Il faut que lui grandisse et que je diminue » ; il se considère également comme « l’ami de l’époux », celui qui conformément à la tradition orientale doit tout faire pour que l’époux fasse une bonne alliance (Jean 3, 29-30).

Ainsi le personnage au pan de manteau soulevé serait une nouvelle représentation d’Hérode, protégeant le Baptiste. Ainsi le personnage accroupi (qui  « diminue ») de la face sud est sans doute Jean Baptiste, le prophète qui dénonce la mauvaise alliance adultère entre Hérode et Hérodiade mais annonce et prépare dans son sacrifice même (sa tête sur la table est une allusion eucharistique) la bonne alliance à venir : celle du Christ et de son Eglise, celle des bons Epoux et Epouse. Ainsi les images d’Hérode et Hérodiade pourraient être le signe même du basculement possible entre péché et salut. La pécheresse trempe son doigt dans le sang du martyr comme l’Eglise, considérée comme l’Epouse du Christ, s’est fondée dans ce même sang. Le mauvais époux peut devenir, par le fait du rachat du sacrifice christique, le type même du bon Epoux : Jésus.

Le sens spirituel de ces images, qui racontent pourtant une histoire, est le suivant : l’annonce du sacrifice de Jésus par celui de Jean Baptiste annonce également le salut pour tous les pécheurs. Cette interprétation est étayée par toute la littérature exégétique chrétienne (Tertullien, Bède le vénérable, Augustin, etc.). Les images de pierre du cloître, bien loin d’être un « arrêt sur image » renvoyant à de lointaines histoires, opèrent indéfiniment pour faire advenir du sens, fût-ce le concept de changement.

Chapiteau de David et Goliath

Le thème traité par ce chapiteau double engagé au pilier est tiré du Premier Livre de Samuel, 17, 1-50 dont voici de larges extraits : « Les philistins rassemblèrent leurs troupes pour la guerre… un champion sortit des rangs des philistins. Il s’appelait Goliath… et sa taille était de six coudées et un empan... ». Ce géant vient défier les troupes d’Israël et demande à se mesurer en un combat singulier. David propose alors au roi Saül de relever le défi. Le roi refuse d’abord à cause de la faiblesse de David puis, après avoir accepté, « Saül revêtit David de sa tenue militaire, lui mit sur la tête un casque de bronze et lui fit endosser une cuirasse. Il ceignit David de son épée, par-dessus sa tenue… ». Pourtant David décide de se débarrasser de tout cet équipement car « Je ne puis pas marcher avec cela… » déclare-t-il. Il ne s’armera donc que d’une fronde et vaincra ainsi le géant lourdement armé.

chapiteau de Moissac

Sur la petite face est, Saül couronné, trônant, désigne des index tendus deux parties du corps de David, debout en face de lui. David à son tour montre, en repliant son bras, sa propre tête. Il porte une lourde épée au côté.

Sur la grande face, tournée vers le nord, on retrouve David qui pointe un doigt vers le ciel. Il est enveloppé dans la grande aile déployée de l’ange qui l’accompagne au combat pour le protéger, et dont la Bible ne parle pas. L’autre aile de l’ange est intéressante : elle inscrit de façon ostensible sa grande forme ovale au centre de la face, sous le dé médian (lieu où s’installent toujours les éléments les plus symboliques). David, débarrassé de la lourde épée, ne tenant qu’un lance-pierre et un bâton plus court que celui de son adversaire, est prêt à combattre Goliath.

Sur la petite face ouest, voici le gigantesque Goliath ; il tient une lance qui monte jusqu’au sommet de la sculpture. Ce qui est remarquable c’est que son énorme bouclier a exactement les mêmes formes et position que l’aile de l’ange accompagnant David.

Tous les détails concrets que nous venons de souligner servent le travail d’exégèse de ces images. Ces détails renvoient en effet la storia de David et Goliath vers d’autres textes, par exemple ici vers l’Epître aux Ephésiens (6, 10-17) qui dit : « Revêtez l’armure de Dieu pour résister aux manœuvres du Diable. Car ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter mais contre… les esprits du mal... tenez-vous donc debout, avec la Vérité pour ceinture, la justice pour cuirasse…ayez toujours en main le bouclier de la Foi…enfin recevez le casque du Salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu… »

Dans le « Commentaire sur le premier Livre des Rois » de Grégoire le Grand ou de son imitateur Pierre de la Cava, le rapprochement a déjà été fait entre le combat d’Israël contre les philistins et l’Epître aux Ephésiens. Cet exégète donne le conseil suivant pour les combats contre le Mal : « Il y a le bouclier de la foi…prenez aussi le casque du Salut et l’épée de l’Esprit qui est la parole de Dieu. » Sur la face orientale c’est le casque et l’épée de David que Saül montre de ses index tendus, David montrant aussi son casque. Par ailleurs l’aile de l’ange est mise en parallèle et en opposition avec le bouclier de Goliath.

David et ses armes uniquement spirituelles est une préfigure du Christ : c’est le sens allégorique de la sculpture. David fut courageux comme doit l’être le chrétien : il s’agit du sens moral. Enfin le sens anagogique pourrait être : ce combat anticipe la Victoire finale des troupes célestes.

C.F.

chapiteau de Moissac
chapiteau de Moissac