Le pilier de Pierre et de Paul

plaque de pilier du cloître de Moissac

Le pilier de l’angle sud-est du cloître installe sur les panneaux de marbre d’une probable cuve de sarcophage remployée deux grandes figures d’apôtres : Pierre et Paul. Ils sont proches du chapiteau consacré à leur martyre, à un endroit privilégié du cloître, tout près de l’accès au chœur de l’église abbatiale.

Selon l’iconographie établie Paul est barbu et chauve, Pierre tient les clefs du Paradis. Drapés dans leur toge tous deux portent un livre. Chacun est placé sous une arcade où s’inscrit son nom : S[AN]C[TU]S PAULUS APOSTOLUS et S[AN]C[TU]S PETRUS APOSTOLUS. Ils sont tournés l’un vers l’autre, comme en conversation.

Ces apôtres et les sept autres présents dans le cloître sont proches d’une série d’auteurs chrétiens peints en introduction de copies d’’un commentaire sur l’Apocalypse très répandues durant le haut Moyen Âge : les Beatus. Nos apôtres moissagais, comme les auteurs anciens desdits Beatus, sont des auctoritates, c’est-à-dire qu’ils garantissent la véracité de ces commentaires de l’Ecriture sainte en image que sont les chapiteaux moissagais. Parce qu’ils ont été les plus directs témoins du Christ les apôtres sont ceux qui peuvent le mieux comprendre le message divin dissimulé derrière les mots seulement humains de la Bible. L’abbé Durand de Bredons, sur le pilier central de la galerie est, a pu hériter d’eux cette faculté parce qu’il est (aussi) un évêque. L’abbé Ansquitil, à l’origine de l’iconographie du cloître, (son nom figure comme commanditaire sur le pilier qui fait face à celui de Durand) est son successeur : il est pour cette raison assuré de transmettre, à travers les images-commentaires de pierre sculptée que sont les chapiteaux, une interprétation des textes saints conforme à « la règle de vérité » de la « Tradition des apôtres » (voir Chantal Fraïsse : « Le cloître de Moissac a-t-il un programme ? » dans les Cahiers de Civilisation médiévale – volume 50, pages 245-270).

Ces grandes effigies sont un bel exemple de ce qui anime l’artiste roman : dos tourné au naturalisme, à la vraisemblance anatomique, il cherche, à travers un jeu de lignes subtil qui approche l’abstraction, à atteindre une autre dimension, hors du siècle. De Pierre qui tient ses clefs d’une façon « impossible » et de Paul bénissant, la main retournée, émane une majesté intimidante.

Saint Paul :
chapiteau de Moissac
Saint Pierre :
chapiteau de Moissac

Chapiteau de la victoire de Samson

La sculpture de la corbeille de ce chapiteau double, adossé au pilier sud-est, est consacrée à Samson juge d’Israël (Juges 14, 5-6, 8, 12-14,18 puis Juges 15, 14-15).

chapiteau de Moissac

La face large, sous le nom de SA[M]SON installé sur le dé médian, montre le saint personnage « à cheval » sur le lion des vignes de Timna qu’il « déchira … comme on déchire un chevreau » selon les textes. Ce lion énorme présente les mêmes pattes, en forme de serre d’aigle refermée sur un objet rond, que le diable du chapiteau de Caïn et Abel ou que le démon qui tente le Christ au désert sur un chapiteau de la galerie sud ou bien encore que le dragon sortant de l’abîme dans cette même galerie ; il semble bien que toutes les représentations du Diable montrent, dans le cloître, ce signe distinctif.

Pourquoi la gueule du lion, animal ici image du Mal, semble-t-elle (nous disons « semble » car le bûchage de la tête rend son interprétation difficile) largement ouverte ? La Vulgate (version latine de la Bible) dit en 14, 8 : lorsque Samson revint voir le cadavre du lion tué par lui « dans la gueule du lion était un essaim d’abeille et du miel » (in ore leonis…). Cette attention portée par la sculpture à la gueule ouverte - le doigt pointé de l’ange figurant sur la face est désigne la tête de la bête sauvage - renvoie sans doute vers l’énigme de Juges 14, 14 et sa solution en 14, 18 : « …du fort est sorti le doux ». Or pour l’exégèse chrétienne Samson est une « préfigure » du Christ : ainsi de leur grande force à tous les deux est issue la douceur du message de salut, de leur mort (de leur cadavre comme de celui du lion) est issu le salut des fidèles puis des chrétiens. Les commentaires sur l’Ecriture sainte rapprochent, par exemple, ce passage de l’Epître aux Hébreux 2, 14 : « lui ( Jésus) aussi y participa pareillement afin de réduire à l’impuissance, par sa mort, celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable … » de ces mots de Juges 16, 30 qui parlent de Samson: «  Que je meure avec les philistins » (les infidèles, les pécheurs) » et aussi: « Ceux qu’il fit mourir en mourant furent plus nombreux que ceux qu’il avait fait mourir pendant sa vie… ».

Qui est le personnage du petit côté sud ? Samson et la mâchoire d’âne (Juges 15, 15) ? L’instrument (quoique lui aussi endommagé) que Samson, aux longs cheveux caractéristiques, vêtu de long et présentant une belle attitude de contrapposto, tient haut élevé ne ressemble pas beaucoup à une mâchoire mais plutôt à une massue. L’attribut d’Hercule dans l’iconographie des grecs anciens est une massue forgée en adamantine, un métal réputé éternel. Or saint Augustin a reconnu que c’était particulièrement d’après Samson, à cause de sa force surhumaine, que les peuples païens avaient forgé leur Hercule. La bibliothèque de l’abbaye de Moissac conserve encore la « Guerre des juifs » de Flavius Josèphe, copie de la fin du XIe siècle contemporaine du cloître, un Flavius Josèphe qui dit aussi par ailleurs: Samson est l’original de l’Hercule de la « fable ». Le premier travail d’Hercule ne fut-il pas de tuer lion de Némée ? Il essaya avec des flèches et une épée. Puis il utilisa sa massue avant de comprendre que les armes forgées, hors sa propre force, ne lui servaient de rien ; comme le comprit David sur le chapiteau adossé au bout de la même galerie sud. Peut-on s’étonner de cette « citation », témoin d’une familiarité culturelle avec l’antiquité, de la sculpture romane moissagaise ? On pourrait citer les imagines clipeatae, les motifs d’écailles renvoyant vers les sarcophages antiques ou encore l’inspiration parfaitement corinthienne des chapiteaux de tout le cloître…

Le baptême de Jésus

Ce chapiteau double est adossé au pilier sud-est comme celui de Samson. Son style permet de penser qu’il a été exécuté par l’auteur de tous les chapiteaux adossés aux piliers, comme le montrent Quitterie Cazes et Maurice Scellès dans « Le cloître de Moissac ».

chapiteau de Moissac

Sur la face la plus large le dernier prophète, Jean–Baptiste, baptise Jésus dans les eaux du Jourdain. Trois Evangiles rapportent cet épisode, celui de Matthieu, celui de Luc et celui de Marc.

Au centre exact de la scène du baptême le Christ à demi immergé dans l’onde et la colombe du Saint-Esprit sur le dé médian forment un axe vertical (« il (Jésus) vit l’esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui … »). A gauche Jean-Baptiste, vêtu d’une toge, semble soutenir de ses mains le buste dénudé du Christ pour l’aider à sortir de l’eau (« ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l’eau »). De part et d’autre de ce groupe se tiennent deux personnages qui pourraient être des serviteurs. L’un tient, replié sur son bras, une pièce de tissu. Le second étend une autre (ou la même) pièce de tissu qui présente une forme similaire à celle du beau manteau rendu par le Christ au charitable saint Martin de la galerie nord. Nous proposons de voir dans ces tissus fermés puis ouverts une nouvelle image du déploiement, de l’intelligence enfin atteinte du message divin, dont le sens était encore dissimulé avant le Christ mais devint patent et déployé après lui.

Les petits côtés montrent deux anges, bras ouverts, brandissant livres ouverts (on voit même les lignes tracées pour y guider l’écriture) et croix pattée. L’Ecriture et la croix comme étendards.

C.F.

chapiteau de Moissac
chapiteau de Moissac