Cluny III

La maior Ecclesia rêvée, ou le rêve au service de la réalité

Gunzo, moine âgé et grabataire, fait un jour un rêve : il voit dans ses songes saint Pierre, saint Paul et saint Etienne, à Cluny, en train de placer des bornes sur un terrain pour délimiter l’emplacement d’une nouvelle église. Ils indiquent à Gunzo qu’il est nécessaire de convaincre l’abbé Hugues de construire une nouvelle abbatiale, en remplacement de l’église de Mayeul, "Cluny II", devenue trop petite au vu de la communauté importante que Cluny compte désormais. Le lendemain, Gunzo, à l’étonnement général, se lève pour relater son rêve à l’abbé, siégeant au milieu de la communauté réunie dans la salle capitulaire. Il parvient à la décider de lancer un chantier de grande ampleur au nord de Cluny II. L’abbé Hugues aurait eu besoin de cette intervention pour convaincre ses moines, certainement réticents à l’idée d’abandonner le sanctuaire consacré sous Mayeul.

Les moines de Cluny vont élaborer un projet architectural gigantesque : la plus grande église de toute la chrétienté

C’est à l’époque où l’Eglise monastique de Cluny tend à se confondre avec la Chrétienté latine - en s’étendant en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Italie… - que l’abbé Hugues lance, le 30 septembre 1088, l’incroyable chantier de la troisième église abbatiale de Cluny, celle qui sera qualifiée par la suite de major ecclesia et se révèlera être un chef-d’œuvre de l’art roman. Convaincus de l’éminence de la place qu’occupe leur abbaye dans le monde, les moines de Cluny vont élaborer un projet architectural gigantesque : la plus grande église de toute la chrétienté jusqu’à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome… quatre siècles après. Le bâtiment, dont l’édification va demander techniques traditionnelles et innovantes, est inédit par ses dimensions : plus de 187 mètres sépareront l’abside de l’avant-nef au XIIIe s. ; quant à la hauteur sous voûtes, elle dépassera les 30 mètres !

Destination de pèlerinage depuis qu’elle abrite des reliques des saints apôtres Pierre et Paul (fin Xe s.) et autres saints locaux, Cluny se doit d’avoir une église au plan s’inspirant des grandes basiliques qui lui sont contemporaines : un vaisseau à cinq nefs, un transept débordant et un chevet avec un déambulatoire desservant des chapelles rayonnantes. Le transept est à Cluny dédoublé afin de répondre au besoin d’autels nécessaires pour la célébration des messes votives. Comme "Cluny II », l’église abbatiale qui la précède, la major ecclesia a sa nef précédée d’une galilée (ou avant-nef) qui, construite seulement dans la seconde moitié du XIIe siècle, était initialement prévue.

un vaisseau à cinq nefs, un transept débordant et un chevet avec un déambulatoire desservant des chapelles rayonnantes

Nous connaissons peu de choses sur l’organisation du chantier. Son lancement aurait été permis par le versement de grosses sommes d’argent, notamment par la famille royale de Castille qui, dans les années 1070, est extrêmement généreuse envers Cluny afin d’obtenir les prières d’intercession de ses moines.

Sept ans après le démarrage du chantier, en 1095, le pape clunisien Urbain II vient consacrer l’autel majeur et l’autel matutinal, tandis que trois premières chapelles sont consacrées par les archevêques de Pise et de Lyon et le cardinal de Segni.

Une église unique

Ainsi que le précise l’archéologue Anne Baud, le choix des élévations est avant tout une volonté de manifestation de la magnificence du projet clunisien, mené par un ou des architectes de génie. En effet, si l’église est si haute, ce n’est pas pour des nécessités liturgiques : seules les limites techniques ont freiné ces élévations dans leur élan. Comptant déjà plus de dix mètres de hauteur que les grandes églises contemporaines, les élévations de "Cluny III" font appel à un mode architectural différent : mise en place d’une ossature articulée des supports plutôt que leurs contrebutements ; disposition d’arcatures aveugles au décor faisant référence à Rome et à l’Antiquité ; utilisation, pour la première fois, de la voûte en berceau brisé…. L’église est en effet entièrement voûtée dès sa construction, vraisemblablement décorée de peintures murales et abritant quelque 1 200 chapiteaux sculptés.

Singulière, inédite, mettant en œuvre précocement une pensée architecturale qui s’épanouira par la suite dans l’utilisation de l’ogive, cette troisième église ne sera jamais copiée.

Présentant, à l’est, un chevet unique dans l’histoire de l’architecture, gardée, à l’ouest, par deux tours élevées, les moines traduisent dans leur abbatiale la puissance et le prestige de l’Ecclesia cluniacensis (« l’Eglise clunisienne »). Singulière, inédite, mettant en œuvre précocement une pensée architecturale qui s’épanouira par la suite dans l’utilisation de l’ogive, cette troisième église ne sera jamais copiée. Elle restera le symbole de l’Eglise clunisienne, bien au-delà des XIe-XIIe siècles, à jamais.

C.V.

Construction de l'église

1088
Début de la construction du choeur de l'église construction
1095
Les murs sont montés, formant les deux transepts de l'église construction
1100
Les coupoles des clochers sont montées la nef s'avance vers l'ouest construction
1107
Poursuite de la construction de la nef, le clocher du choeur est couvert construction
1120
La façade romane est construite, les clochers sont achevés construction
1130
C'est le début de la construction d'une avant-nef construction
1220
L'avant-nef s'achève par une façade gothique, encadrée de deux tours, et vient empiéter sur la pente naturelle du terrain construction